Faut aimer. Pas forcément se faire du mal, mais s'entrainer pour ne pas être dans la souffrance, oui.

05h50 : je démarre de Barcelonnette. Si le jour s'était levé plus tôt j'aurais fait de même. J'aime bien.

 Le circuit : Cayolle, les Champs, Allos

 

 

J'ai l'impression que j'ai du temps devant moi. Une marge. Tout à l'heure quand je suis entré dans la salle de départ pour me pointer, j'ai demandé si j'étais le premier.

Non , juste le deuxième.

Je sais aussi que mes camarades du club qui sont de la fête, Michel, Alain, Fred, vont partir un peu plus tard, certes, moins matinaux, mais , vu leur niveau, il y a toutes les chances qu'ils me rattrapent.

Quand et où , c'est çà l’énigme. Hier à table je sais qu'ils se sont concerté et ont fixé une heure pour leur départ. Mais ce n'était que chuchotis, mots couverts par les bruits du restaurant. Fred aime bien ces petites joutes amicales.

 

Çà donne un peu de piment. Et les ingrédients culinaires, il connait. D'ailleurs il connait tout de la cuisine, il est intarissable sur le sujet. Et, à ma connaissance, c'est le seul cyclo qui emporte avec lui, pour ses sorties vélo, des pizzas congelées, qu'il a lui même confectionnées à la dimension de ses poches arrière du maillot !!! On touche là quasiment à la définition du professionnalisme. Le récit qui suit égrène nos temps de passage réciproques que nous communiquions à jean Bernard resté à Barcelonnette, mais dans la réalité la situation de l'équipe Michel m'est toujours restée inconnue, le réseau téléphonique étant souvent défaillant. Je n'ai jamais rien reçu de JB.

Mais je suis parti sans grande tension. J'avais tout calculé sur un feuille Excel. Les vitesses moyenne selon les pentes, les temps de passage aux cols, aux ravitos et donc je savais a quelle heure je devrais arriver, si tout se passait comme prévu. A vélo je ne suis pas excellent mais avec Excel je me défend. L'important, la priorité était de boucler cette rando des 3 cols, avec, au programme :
- le col de la Cayolle, longue montée de 26 km à 4.5 % de pente moyenne sauf les 6 derniers km à 7/8 %. Altitude 2326 m, 1190 m de dénivelé.
- Puis le col des Champs, longue montée aussi de 16 km à 6.5 % en moyenne sauf les 2 derniers km à 12 %. Altitude 2087 m.Dénivelé 1052 m.
- Puis le col d'Allos, 15 km de montée à 4/5 % de pente moyenne sauf les derniers 7 km à 7/8 %.Altitude 2240 m.Dénivelé 805 m.
- Au total 120 km et 3340 m de dénivelé.
Pris un par un, c'est faisable.C'est l'enchainement qui peut être problématique. Si mal géré.

Depuis le début de saison je m'entraine. Graduellement, en suivant un programme précis de dureté progressive. Je m'entraine a avaler le plus de dénivelés possible et sur des distances de 100 , 120, jusqu'à 142 km à la rando d' Aix les Bains. Le plus souvent avec mes camarades de club, les Excel pas lent du tout. Les Guépards je les appelle. Les Fred, Michel, Lucien, Jean Paul, Nigel, JB,Alain , Eric, Nathalie , Guy etc...ils se reconnaitront. Ils sont mes locomotives...tant que j'arrive à m'y accrocher. Parfois seul aussi, je me fais des petits raids. Ça forge le mental.

Je m'entraine à gérer l'alimentation, le rythme cardiaque, la cadence de pédalage. Pour l'heure, matinale ,çà va bien. Je suis tranquille. Je découvre, avec la nuit qui va se coucher, la route qui serpente à l'ancienne, dans le vallon. Le torrent dévale son sillon, depuis des lustres creusé. Les marmottes sonnent l'alarme en criant a mon approche.Je ne fais pas beaucoup de bruit pourtant. Rien ne couine. Le vélo "chante". Douce musique de la chaine parfaitement huilée.

Je pense, toutefois, que la prochaine fois je me mettrais un peu de vraie musique dans les oreilles. Tout seul la conversation est limitée.

Depuis le temps, que je me fais les questions et les réponses ! Et tant pis si çà rajoute à mon "matos" habituel !! J'aurais qu' à maigrir.
J' avance assez vite. Au point que je m'impose de ralentir la cadence. Pas se griller dans Cayolle m'as dit JB.

Après, dans les Champs, tu paie cash, et "ils" font pas crédit.

Ce sont des paroles qui sonnent bien à mon oreille de Trésorier. Je suis déjà dans les sapins et quelques lacets défilent. Dans l'un d'eux des photographes professionnels ont tout le temps de me "fixer". Pas souvent que je suis photographié sur mon vélo en action. Ils ont le déclic juste, parfois. A force de tirer une rafale de 25 pour en sortir une de correcte. En plus , "ils" arrangent la pente au point que tu t'imagines dans les derniers lacets du Galibier.
Il n'y a pas grand monde. Je souris bien sûr. Pas parce qu'il le faut pour la photo. Non simplement parce que je suis bien. Un peu frais quand même et çà j'aime pas. 11 ° au départ et çà baisse forcément avec l'altitude.

la Cayolle

 

Faut dire que je compte un peu sur les "ravitos". Fred à un énorme appétit. Et il cédera aux brioches, fruits, etc... Il ne pourra pas faire autrement.
Tandis que je m'arrêterais le moins longtemps possible. Ne pas "bâcler" l'alimentation bien sûr. Surtout pas. Mais pas de temps mort. Rien de superflu. Du moins pour le moment. Parce que, il faut le dire, les paysages, la nature sont splendides. Et je regarde de plus en plus, tant c'est magnifique. En plus, en me redressant, çà me détend les reins. Je vous le dit, rien de perdu !!
Les marmottes crient de plus en plus. Car je suis de moins en moins seul. Les avions passent comme les cigognes. 1,puis 2,puis 3.

L'aéroport vient d'ouvrir et le trafic s'intensifie. De vrais avions tant ils sont profilés. Tant ils semblent ne rencontrer aucune résistance à leur progression. Sauf l'autre, tout a l'heure avec un bruit bizarre dans son dérailleur. J'ai voulu faire de l'humour, lui ai demandé si c'était bien, les vélos électriques. J'ai failli prendre une beigne. Pas content l'avion.
M'as pas dit bonjour, comme les autres. Même si c'est mécanique et pour taire une forme de culpabilité, c'est quand même moins impoli que de passer en t'ignorant complètement!

J'ai une petite pensée pour Jean Paul. Qui n'a pas pu venir parce pas entrainé. Je pense qu'on serait parti ensemble. C'est un matinal, lui aussi.

08h18 : j'arrive au sommet de la Cayolle. Pas cuit du tout . Plutôt congelé. Il fait 5 ° et je ne m'attarde pas. Même pas pour prendre une photo du poteau symbolique. Je suis gelé . Il y a du vent et j'ai froid dans mon coupe vent humide, que je n'ai pas quitté depuis Barcelonnette. Certains reconnaitront cette marque de fabrique. Pour cela aussi je me suis entrainé.

Je descend, les mains engourdies sur les freins, prudent. Et je rejoins le 1 er "ravito" à Esteng. Je prend 2 cafés. Un pour boire, un autre pour chauffer les doigts. Je reste 15 minutes pour manger un peu. Rien de sucré. Des bananes. Des briochons, pain d'épice et chocolat. Rien de meilleur. Je bois beaucoup. Café, coca.
08h33 : je repars
Je suis dans la descente vers Entraunes. Belle route. Je vais pas aussi vite que prévu car je veux rester maitre de la vitesse. Et puis aller vite dans les descentes c'est pas mal puiser dans ses réserves.

09h00 : "ils" atteignent le col de la Cayolle. Il ont 42 minutes de retard. M'ont un peu rattrapés.
Mais je ne le sais pas.

09:10 j'attaque le col des champs, 16 km. J'enlève le coupe vent, çà s'est nettement réchauffé. Et je suis toujours bien. Même si je suis de plus en plus dépassé par les avions. Qui disent toujours bonjour.

C'est plus Orly , c'est Roissy, un jour de départ en vacances.
J'en rattrape un. Quand même. Qui a du cravacher dans Cayolle car il est plus qu'à point. Il est cuit et il se plante. Son copain l'encourage silencieusement, veillée funèbre. S'il n'a pas abandonné celui-là, ce sera grâce à je ne sais quelle potion magique Armstrongienne.

Beau, ce col. Me plait bien. Des lacets courts. Qu'on enchaine avec la sensation d'avancer rapidement. Des repères. Des petites plages de répit. Soutenu, certes. Mais si on ne surchauffe pas la machine, elle tient.

Je surveille le cardio. Je ne dépasse pas le 139/140. Tout à l'heure j'ai fait un petit 141 et aussitôt j'ai remis mon moteur au bon régime.
Et j’attends chaque borne kilométrique qui égrène impitoyablement les km restant a faire et le pourcentage de pente pour le prochain km.

Et le temps passe. Mais n'a plus de prise sur moi. Je suis mon parcours et au 4 ème km avant la fin je sais que je vais le passer ce foutu col.
On est dans du 12 % maintenant et je me retourne. Pour voir si ne se pointent pas les "petits maillots jaunes étoilés" du CAGC Goncelin, Michel, Fred , Alain.

Les 2 derniers km sont terribles à 12 %. Mon edge 810 le confirme. Mais pas mal aux jambes. J'appuie un peu pour avancer mais pas de douleurs, de crampes. Régulièrement je bois. Énergisante . Toutes les 15 minutes un petit gorgeon.

 

11h13 : j'arrive au col.On n'est pas nombreux. Il n'y a pas foule. 16 °. Pas chaud pas froid.
Une journée idéale, comme dit la chanson. Je me restaure, je prends des photos.
Et toujours pas d' équipe Michel à l'horizon.

Et de deux!! Me dis-je. J'envoie mon temps de passage à JB. Par SMS. Toujours aucun retour.
Je reste 19 minutes.Et repars pour Colmars. Route très très mauvaise , défoncée. J'avais prévu de descendre à 50 km/h et parfois je suis à 20 a tout casser.
Justement pour ne rien casser.

article_rando_3_cols_DSC00469 2C b

article_rando_3_cols_ravito col 3 des champs 5O b

article_rando_3_cols_ravito col des champs 5P b

Je perd du temps mais l'important c'est de rentrer vivant, de ne pas crever et me crever.

11h40 : "ils" atteignent le sommet des Champs.
Mais je ne le sais pas encore.

12h04 : je suis à Colmars, j'enlève mon coupe vent et attaque la longue montée vers le dernier col. Allos.
12h30 ils sont à Colmars.
Mais je ne le sais toujours pas.

12h58 j'arrive au 3 ème "ravito" à la Foux d'Allos. A l'entrée. J'y reste 12 minutes. Je suis bien, mais j'ai hâte de terminer le travail.
Gagné par la fatigue, quand même, mais stimulé par la fin qui arrive. JB m'avait dit si tu passes les Champs, c'est gagné !! Allos c'est le dernier col. L'écurie, après, c'est une longue descente de 20 km directe vers Barcelonnette. Tu savoures. C'est fini.
Il aura été de bon conseil JB. Et je ne suis toujours pas sourd, en dépit de mon âge.
Toujours pas de "petits hommes en jaune" !!
13:00 je suis dans les 4 derniers km du col. Et çà devient dur. Un peu ras le bol, ras la casquette , que je n'ai plus depuis que le casque est obligatoire, pardon, recommandé .

Finalement c'est ce col qui m'auras paru le plus infernal. Et parce que je pensais qu'il était facile. Le vélo c'est d'abord la tête, les jambes c'est après.

13:30 "ils "sont au 3ème "ravito"
Et je ne le saurais que plus tard.

14:00 J'arrive. C'est mon Graal. Sauf accident dans la descente, j'ai gagné mon challenge de l'année.
Je me fais prendre en photo au poteau symbolique. Je bois, je mange. Je transmet mon temps de passage. Pas de retour.J'attends un peu. Je commence de prendre froid. 17 ° mais la fatigue est là et l'organisme est fragilisé.
Ne sachant ou "ils " sont je repars en regrettant de ne pas me joindre à eux pour leur arrivée au sommet et ce qui aurait été follement sympa de faire les

article_rando_3_cols_col allos b

derniers km ensemble. Bien que pour moi ce fut avec eux que j'ai vécu cette rando. En permanence "ils" ont occupés mon mental. Et quelque part "ils" m'ont stimulés.

On a le doping que l'on mérite.

article_rando_3_cols_DSC00470 2D b

 

La descente du col d'Allos.

20 km jusqu'à Barcelonnette.

Vue depuis le Refuge.

Tandis que je descendais, prudemment, très prudemment, à 14 h30 "ils" arrivaient au col d'Allos en se tenant la main. Belle image sans aucun doute d'une belle équipe qui faisait cette rando pour la 2 ème année consécutive. Dans le sens inverse de l'année précédente.
Je regrette de ne pas avoir "fixer" cette image sur les matériels photographiques que je trimballe en permanence.

Je me suis contenté de celles de la descente sur Barcelonnette.

article_rando_3_cols_refuge col allos 2 slide 5Q b

article rando 3 cols Descente d'Allos b

14h57 : J'arrive à Barcelonnette. Il y a Nathalie avec son appareil photo qui figes ces instants précieux. Merci à elle pour ces photos d'arrivée réussie. Il y a JB qui félicites. Merci à lui pour ses conseils judicieux.

C'est vrai que, si Nathalie avait été de la partie, si Nigel, et d'autres encore du club Jean Paul, Lucien, Guy, nul doute que j'eusse été rattrappé très vite. Comment alors aurais je géré la situation de la tortue en lieu et place de celle du lièvre ?

Sans doute que, si la chaleur avait été de mise, c'eut été peut être d'avantage un calvaire. On ne le saura jamais.
Et on s'en fout. "Carpe diem" disait trucmuche. Et c'est lui qui a raison. Demain est un autre jour....
Pour l'heure je suis content, voire heureux. C'est fait.
18 minutes plus tard, "ils arrivent. Pareil , contents.

article_rando_3_cols_barcelonnette 3 5 b

Moments privilégiés. Tout le monde se félicite, de cette journée estivale passée sans pépins et regarde son Diplôme des 3 Cols. Se restaure. Confortablement installé . Devant un plateau repas bien garni.
Une rando de plus. Une super belle. pour moi, un 4500 ème km ajouté à mon compteur de cette année. Un 76000 ème m de dénivelé. Un pas de plus. Important. Une revanche : l'année passée j'avais le genou en "compote". Et à Naussac je m'étais pris un coup de "bambou" terrible. Peut être bien que je suis capable de faire plus. Si je m'en donne les moyens. Car ce cyclotourisme là, ces ballades là sont vraiment un pur plaisir.
Et merci à l'équipe Michel, Fred et Alain pour cette stimulation parfaitement réussie.
Elle valait toutes les boissons énergisantes du monde.
De toutes les façons, ils sont bien meilleurs que moi. De vrais costauds mais ce sont mes camarades. Et c'est amical. Ils ont pris plus leur temps. C'est tout. Car au total j'aurais fait 08h01 de selle quand ils n'en auront totalisé que 07h34. A bien y regarder c'est pas si mal que çà. Car au fond, en calculant bien, ils ne m'ont rattrapés que de 548,42 mètres à chaque heure roulée !
Quelle horreur , faut toujours que je calcule !!!
De ce côté là .... on peut pas dire que je progresse....
Et puis ils étaient 3, a pouvoir se relayer, s'encourager !
Quelle horreur, faut toujours que je me trouve des circonstances atténuantes !!
Là non plus , je ne progresse pas....
Peut pas tout faire en même temps !!!...

Dernière chose quand même : j'avais prévu d'arriver à 14h59.

Je suis arrivé à 14h57...

No comment.

Patrick

Barcelonnette
Dimanche 3 Aout 2014